La Chronique d’Assise montrera, au fil de ses études, comment saint François et sa spiritualité ont été (et continuent plus que jamais à être) instrumentalisés au service des principales idées subversives modernes : écologie, fraternité universelle, œcuménisme, dialogue interreligieux, pacifisme, etc. On verra que le Poverello, déformé, « revu et corrigé”, a servi, et sert actuellement de plus en plus, au rapprochement dramatique entre l’Église conciliaire et l’idéal maçonnique. Le nouveau saint François devient alors un médiateur de choix, un véritable pont jeté entre deux camps qui s’opposaient radicalement depuis 2000 ans et qui, par lui entre autres, finissent par se rejoindre et par travailler exactement dans le même sens mondialiste !

La présente feuille veut simplement montrer que le travestissement de saint François par les ennemis de l’Église ne date pas de la réunion interreligieuse d’Assise du 27 octobre 1986, ni de l’Encyclique Laudato Si du pape François. Ce processus a des racines profondes et nous vous invitons aujourd’hui à déterrer l’une d’elle que l’on peut résumer en une formule : ” le phénomène Paul Sabatier “. Nous nous contentons de citer quelques auteurs qui montrent de quoi il s’agit.

Qui est Paul Sabatier et ce qu’il a fait.

« Dans l’année qui suivit la mort d’Ozanam, A. Von Hase publia son Histoire de saint François, et en donna aussitôt une recension qui, d’une part, précise et accentue, mais fausse d’autre part la figure du Saint. Il la précise grâce à la magie du style, qui fait ressortir “sa complète originalité”, se détachant sur le fond de l’Ombrie : “la Galilée italienne, à la fois fertile et sauvage, riante et austère” ; il la précise aussi dans l’étude intime du Cantique de Frère Soleil, ” le plus beau morceau de poésie religieuse après les Évangiles, l’expression la plus complète du sentiment religieux moderne” ; il la précise encore quand il analyse la sainteté de François et reconnaît le bien-fondé de la thèse du livre De conformitate de Barthélémy de Pise, – c’est-à-dire que saint François fut vraiment un alter Christus. Mais il la fausse en niant résolument les stigmates, où il ne voit qu’une mystification de Frère Elie, perpétrée sur le cadavre même du Saint ; il la fausse lorsqu’il n’a que du dédain pour son Ordre et se borne à louer en lui ce qu’il pourrait, à l’occasion, avoir de blâmable, certains germes d’hérésie précurseurs de la Réforme. C’est ainsi que Renan, continuant Michelet et à la remorque de Hase, présentait saint François à ces mêmes Protestants qui, au XVI° siècle, l’avaient déjà couvert d’injures. C’était une invite, et, quarante ans plus tard, Paul Sabatier, le meilleur héritier de Renan, dans le camp franciscain, devait en profiter magnifiquement » (1).

« Sa Vie de saint François, où il assimile en quelque sorte le fruit des longues études élaborées dès le début du XIX° siècle et qui ont redoublé d’activité après le centenaire, a le mérite de mettre saint François en contact direct avec l’âme moderne, en unissant ensemble l’érudition et la poésie ; mais elle a le grave tort d’altérer la physionomie du Saint d’après l’interprétation de Michelet, de Renan et des protestants les plus récents, en le détachant spirituellement de l’Église, pour en faire une victime ou pour le moins un “mutilé” de Rome. Sabatier part de cette opinion, vraiment indigne d’un savant, que les Italiens, incapables de saisir les pensées secrètes, les souffrances intimes, les nuances de l’esprit, n’ont su en saisir que les traits les plus marquants, dont ils ont supprimé les ombres, et accentué les contours, pour créer un mythe. Il pense donc, lui, nous donner le véritable saint François, et il nous le donne (malgré les déclarations de la Préface de 1918) substantiellement attaché à ce catholicisme natif et indestructible, et à ce surnaturel, qui est tout à la fois le substratum et le fond nécessaire de sa grandeur. Certes, on en peut s’étonner que l’œuvre de Sabatier plaise à tous : aux savants par la solidité de la documentation, aux non-savants par la beauté du récit qui va découvrir, dans le Saint, les fibres les plus cachées de l’homme, et cela non point avec la pesanteur d’un philosophe » mais avec la délicatesse d’un poète. Son secret, Sabatier nous le livre dans cette phrase de la Préface : “L’amour est la vraie clef de l’histoire.” Et il aime saint François au point de vivre spirituellement avec lui, et c’est pour cela qu’il le fait aimer. Mais il l’aime comme homme, et c’est seulement comme homme qu’il le comprend. Et voilà pourquoi il le dépeint comme homme ; et voilà pourquoi la vie surnaturelle qui est, pour ainsi dire, l’essence même du Saint, lui échappe entièrement. Nous l’avons déjà dit, pour ce qui touche au Franciscanisme, Sabatier continua Renan. En mettant ce volume à l’Index, l’Église signalait un danger et dénonçait un piège dans cette façon de montrer aux âmes un saint François qui n’est qu’un homme, rien qu’un homme, bien plus, un homme mutilé par Rome, qui en aurait ainsi faussé, grâce à l’inf1uence persuasive du cardinal Ugolin, le véritable idéal

Sabatier a donné une suite à sa Vie de saint François. C’est une collection d’études et de documents sur l’histoire religieuse et littéraire du Moyen-Age. Placé sous sa direction, cette collection débute par son édition critique du Speculum perfectionis. Dans la Préface, il diminue le mérite de Celano et de saint Bonaventure, pour mettre en valeur les textes attribués à Frère Léon et aux spirituels, et reprend ainsi le problème des sources, moyen détourné de réveiller la question endormie de la véritable physionomie de saint François et de sa descendance. Mais pour attirer à saint François la sympathie du public en général, ces travaux destinés plutôt à des spécialistes furent moins utiles que la Vie de 1894, dont on peut dire qu’elle marque le début de la renaissance franciscaine moderne. Sabatier, comme Masseron le fait finement remarquer, est ainsi le fondateur d’un Quatrième Ordre, celui des franciscophiles, purement laïc et intellectuel, qui fera de nombreuses recrues au cours du XX’ siècle » (2).

Les succès inouïs de ce Protestant franciscanisant

« La grande Bretagne, peu de temps après la guerre de 1914, avait voulu fêter par de grandes solennités, le septième centenaire de l’arrivée des Frères Mineurs sur son sol. Elle avait convié à parler dans la cathédrale métropole du pays, à Cantorbéry, le plus notable des franciscanisants. Il n’appartenait pas à l’Église d’Angleterre, c’était un calviniste et c’était un Français, mais son talent d’écrivain lui avait valu une renommée mondiale et sa biographie de saint François, avait jeté sur le Saint d’Assise un éclat nouveau qui le rendait plus proche de nous. Cette libéralité, l’Église d’Angleterre ne fut pas seule à en faire montre à l’égard de Paul Sabatier : bien longtemps auparavant la ville si catholique d’Assise l’avait nommé Citoyen d’honneur et même avait mis à sa disposition une maison. L’Ordre des Frères Mineurs lui-même lui témoigna également son estime en maintes occasions ; je ne veux rappeler que la plus touchante : cela se passait peu après la guerre de 1914 ; l’Université de Strasbourg, redevenue française, venait de rouvrir ses portes ; à la fin du premier cours que prononça Sabatier, – il avait à peine fini de parler, – un Frère Mineur se précipita vers lui du haut des gradins et l’embrassa devant toute la Faculté. On ne pouvait mieux exprimer, urbi et orbi, son sentiment. C’est donc à Sabatier qu’était incombé la charge de parler à Cantorbéry, de saint François ; l’âge avait fort affaibli sa voix – il devait mourir peu après – et on l’avait peu entendu dans l’énorme vaisseau de la cathédrale, aussi, pour permettre à l’ensemble des assistants de goûter sa parole, on tendit un voile sur toute la longueur du vaisseau, à mi-hauteur des voutes pour empêcher les ondes de se perdre sous les croisées d’ogives. Le sujet que traita Sabatier fut l’Actualité de Saint François d’Assise » (3)

Sabatier le “pape du modernisme”

« Paul Sabatier (1858-1928). Formé lui-même à la théologie la plus libérale par son homonyme Auguste Sabatier, fut tourné par ses études franciscaines vers les choses catholiques, et en garda le goût de travailler à la réforme de l’Église. Son libéralisme personnel le poussait à rechercher les relations ecclésiastiques et lui permit souvent d’en trouver. Mais son action devait surtout s’exercer au dehors par la parole ct la presse, en vue d’intéresser l’opinion protestante ou laïque de France, d’Angleterre et d’Italie aux personnes et aux œuvres qu’il jugeait propres à régénérer l’Église catholique. Ce genre de ministère l’a fait surnommer plaisamment le “pape du modernisme” » (4)

« […] C’étaient surtout les protestants libéraux qui aimaient se faire les auxiliaires officieux du modernisme. P. Sabatier se montrait particulièrement actif. En plus des articles qu’il publiait dans les journaux et revues à sa dévotion, il prononçait à Londres, en février-mars 1908, trois conférences d’un optimisme chaleureux sur le présent et l’avenir du modernisme, qui, éditées d’abord en anglais, allaient donner, l’année suivante, son volume : Les modernistes, Paris, 1909 » (5).

« Lorsque Loisy risque d’être condamné, le P. Genocchi cherche à le sauver à tout prix. Le 29 novembre 1903 Paul Sabatier, un autre père du Modernisme, recevait de Rome la nouvelle que tous les efforts du P. Genocchi et de ceux qui défendaient Loisy tendaient à éviter une condamnation personnelle, en limitant la chose à une censure anonyme.

Et puisque nous avons rencontré Sabatier, il convient de se référer à un passage d’une de ses lettres à Loisy en date du 7 mai 1903 : ” L’autre jour, écrit Sabatier, j’ai déjeuné au Séminaire du P. Genocchi. Après, on s’est réuni à la bibliothèque pour une longue causerie, à laquelle tous les jeunes gens ont pris part. J’étais ravi. Il y a décidément quelque chose de changé dans l’Église. Chaque fois que votre nom revenait, les yeux brillaient d’émotion et d’amour. Ah ! Si vous pouviez sentir toute cette jeunesse qui vous suit et vous admire !'” » (6)

II se rétracte en partie

« Paul Sabatier, bien que calviniste, eut toujours pour la confession catholique un penchant très marqué. Ne raconte-t-on pas que, dans sa jeunesse, étant au lycée. Il avait demandé à suivre les cours de catéchisme donnés par l’aumônier ? Lui- même m’a conté, un jour que j’étais allé lui rendre visite dans son mas de l’Ardèche, que l’évêque de Langres, Mgr. Herder, venu passer une quinzaine de jours chez lui, disait la messe sur une commode dans le salon et que, pour l’assister, c’était n’ayant personne lui, Sabatier, qui lui donnait les répons. Une autre fois, il me disait : “Les journaux, on s’en lasse ; ainsi le “Temps”, j’y reste abonné deux ans, puis je le quitte pour prendre les “Débats”, et je reviens ensuite au “Temps” : mais il y a un journal au- quel je reste toujours abonné parce que j’y trouve toujours ce que j’y cherche, c’est la “Croix”.

Ce penchant pour le catholicisme n’expliquerait pas entièrement le changement qui s’est opéré en lui à partir du jour où il a entrepris d’étudier la vie de saint François ; cette biographie, il s’y mit sur le conseil de Renan dont il suivait alors les cours. JI avait alors certainement la pensée de trouver en saint François un précurseur de la Réforme. Il voyait en lui l’héritier de ces sectes qui, l’une après l’autre, ont fait leur apparition dans le midi de la France et dans le nord de l’Italie : Patards et Vaudois. Et puis, à l’examen des textes, petit à petit, toute illusion à ce sujet disparut en lui. Il le reconnut avec la plus belle franchise, si bien qu’il a dépeint saint François tel qu’il est, c’est-à-dire le Vir catholicus, le serviteur avant tout de l’Église.

Sur un seul point la tradition l’avait laissé rétif mais les années le firent revenir sur ses premières hésitations, et – dans sa dernière édition, il consacra un chapitre – sur ce seul point de la vie de saint François – sur le miracle auquel l’Église a consacré une fête spéciale le 17 septembre : les Stigmates » (7)

« Il est vrai, depuis ses premiers travaux, P. Sabatier est revenu sur ses idées, surtout dans une conférence prononcée à Turin le 30 avril 1908 (cf. Il Rinnovamento, Milan, 1908, II, 417-434). “La grande originalité de S. François, dit-il alors, c’est son catholicisme. L’Église était son foyer spirituel et il s’était très bien aperçu que chaque progrès de sa vie spirituelle avait été marqué par son empreinte. IL avait la sensation de marcher, mais il avait aussi la sensation que celle-ci l’attendait à chaque détour du chemin pour lui donner le désir, la force et aussi le programme du nouveau progrès. Plus que personne, il se sentit fils de cette éducation séculaire. Fils et non pas esclave. Elle agissait, il agissait, et son activité à lui était en quelque sorte la résultante de ce double labeur… Encore une fois, il serait absurde de faire de François d’Assise un révolté ou un protestant inconscient ; mais il ne serait pas moins de se le représenter comme un pur et simple écho de l’autorité » ou comme un homme qui aurait renoncé à sa conscience” » (Voir aussi Vie de S. François d’Assise, éd. de guerre, Paris 1918, X-XII). (8)

Frère Antoine de Fleurance, Custode

Notes
(1) et (2) P. Agostino Gemelli, Le Message de saint François d’Assise au monde moderne, 2ème édition, 1948, p. 265-266 et p. 290-291.
(3) Henri Lemaître, Cahiers des Cordeliers n° 1, saint Bonaventure 1243-1943, Editions Franciscaines, rue Marie-Rose, 1943, p. 9-10.
(4) et (5) J. Rivière, Dictionnaire de Théologie Catholique, tome 10, b, Modernisme, col. 2019 et col 2038-2039
(6) Conduite de Saint Pie X dans la lutte contre le modernisme. Courrier de Rome. 1996. p. 35.
(7) Henri Lemaître, op. cit. p. 1O.
(8) P. Ephrem Longpré, Dictionnaire Apologétique de fa Foi Catholique, Tome 4, article Séraphique (esprit), col. 131.5-1316

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